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Sauf une fois à la cabane

Photo de Nicolas Gaudreault
Par Nicolas Gaudreault
Sauf une fois à la cabane

«J’suis pas game, c’est trop pour moi», dis-je à la tablée qui me supplie, avec des pleurnichements de jeunes chiots poméraniens comme trame sonore de fond, de goûter à une oreille de crisse. Vous savez, je suis un gars de mots, alors je prends le terme au sens littéraire. Je m’imagine le pauvre Messie, perché sur des 2 par 4, qui me tend un petit bout de son ouïe. Quelle générosité, mais non, non merci, Jésus!

»Enweille ça goûte le bon gras d’bacon, le grand», me lance de loin le proprio de la cabane à sucre dans un accent de région très goûteux, un peu comme un fromage bleu. Je goûte et, bon c’est vrai que c’est pas si pire au final. C’est alors que le reste du copieux festin arrive. Le sirop coule à flot, autant que les champlures nasales des vieilles dames assises à ma droite. Les napkins sont en rupture de stock, alors on y va pour la manche de manteau! Bref, tous les bols et assiettes furent dénués assez rapidement. Quelques rots tantôt juteux, tantôt bien creux plus tard, nous marchions vers la sortie avec quelques bidous en moins et quelques rondeurs de plus.

Même si le plaisir était plus-que-présent lors de ma sortie, j’ai toujours une certaine culpabilité après m’être empiffré. Je me sens mal de m’être laissé aller, surtout si c’est du bon gras de cabane à sucre. Par contre, je sais que je ne devrais pas du tout. J’ai le droit aux petites friandises de la vie, mais au final, ça reste plus fort que moi. Je trouve mon corps différent parfois, et ça me dérange! Je bouge plusieurs fois par semaine, je mange relativement bien et à des heures régulières, mais dès que je diverge de ma routine et de ce qui est sain dans ma tête, j’ai l’impression de faire de la drift sur le bord d’un précipice et ça, ça devient malsain.

Est-ce ma tête qui fausse l’image que j’ai de moi-même ou ai-je vraiment changé en moins de deux heures? La voix rationnelle dans ma tête, qui est si douce que l’on pourrait croire que c’est un pelage d’agneau fraîchement léché, me dit que le bonheur est mesuré en millilitres de sirop d’érable et en livres de fèves au lard. Du moins, l’autre voix, aux tons gutturaux, me teint l’esprit d’auto-dépréciation. Ça peut devenir difficile de savoir laquelle écouter parfois quand les deux me brouillent la vision à leur manière. J’essaye de tendre l’oreille à celle qui est rationnelle, comme quoi l’oreille de crisse avait vraiment des propriétés divines.

C’est alors qu’on se tourne vers moi, assis sur la banquette arrière du VUS. C’est comme si j’avais été en transe l’instant des dernières minutes et que le monde autour de moi avait arrêté d’exister. Quelques secondes de plus et je rejoignais l’univers où les médiums et esprits de ce monde communiquent. On m’interrompt et me dit: » Hey Nick, ça va tu?». »Oui oui, ça va. J’faisais juste une crise du bacon dans ma tête», répondis-je.

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